Ces 25-35 ans qui ne veulent plus faire carrière

Ces 25-35 ans qui ne veulent plus faire carrière

Maïlys Khider

Ces 25-35 ans qui ne veulent plus faire carrière

Vie active ou vie rêvée ? Pour certains jeunes diplômés sur le point de se lancer dans le monde du travail, le choix est clair. Pour vivre heureux, ils ont décidé de ne pas travailler, ou juste assez pour économiser et satisfaire d’autres envies. Une décision mûrement réfléchie. Et une remise en cause d’un modèle qu’ils jugent obsolète.

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«Choisis un travail, une carrière, une famille, une énorme télévision.» Ces épisodes balisés d’une vie bien tracée, magistralement épinglés par Irvine Welsh dans son célèbre roman Trainspotting (Éditions du Seuil, 1996), ne font plus l’unanimité. De plus en plus de jeunes diplômés, issus de tous les milieux sociaux, refusent de s’y conformer. L’idée même d’une voie unique leur donne le tournis, quand eux rêvent de vertige. D’imprévu, d’espace, d’une liberté nouvelle, où l’identité et l’accomplissement de soi se jouent ailleurs que dans le choix de sa profession.

Appelez-les paresseux, rebelles ou marginaux, ils sont pourtant nombreux à s’être impliqués dans de longues et prenantes études pour, une fois sur le marché du travail, être emportés par l’envie d’autre chose. Issus d’une génération à laquelle l’allongement des études a promis un emploi passionnant, confrontés au manque de sens d’un job fatigant, ultraconnecté et chronophage, biberonnés aux discours sur le revenu universel, ces jeunes jouent avec les codes du travail pour mieux le fuir.

En vidéo, un quart des Français est en état d’hyper stress au travail

Un quart des Français est en état d’hyper stress au travailSharePauseUnmuteCurrent Time 0:17/Duration 1:32Loaded: 76.03% Fullscreen

L’historien américain James Livingston défend leur position dans son ouvrage au titre évocateur, Fuck Work ! Pour une vie sans travail(Éditions Flammarion, 2018) : «Les jeunes ne me semblent pas cyniques ou désillusionnés, mais idéalistes.» «Et si nous n’étions pas faits pour travailler ainsi», disent-ils ? Immaturité ? Rêve bourgeois ? Utopie pour une jeunesse privilégiée ? Le choix de ne pas travailler ou d’emprunter des chemins sinueux est souvent mûrement réfléchi. De quelle vie rêvent ces jeunes qui bouleversent des codes suivis (ou subis) par leurs parents ? Comment s’en sortent-ils financièrement ? Sont-ils des cas isolés ou est-ce l’amorce d’un mouvement plus large, qui annoncerait une révolution ?

Oisifs et affirmés

Oisifs et affirmés
Oisifs et affirmés

«Tu fais quoi dans la vie ?» En France, c’est l’une des premières questions que l’on pose. C’est le règne du je-bosse-donc-je-suis. La preuve que le travail reste un puissant marqueur social. Selon l’Insee, 80 % des Français le considèrent comme l’une des composantes essentielles de l’identité. Mais à 26 ans et après des études littéraires (hypokhâgne, khâgne, une licence en lettres modernes à Paris-IV), Quentin a décidé de s’extraire du monde professionnel : «J’ai regardé ceux qui triment et je me suis dit : « Refuse de faire d’un métier le manifeste de ton existence. » Le travail moderne tue la partie onirique, florale, le fantasme. Je pense à mon amie Laura, qui fait du marketing-commerce-communication. Là, on s’aliène, on se fait lobotomiser. Je me rends bien compte que je suis un pur produit de l’individualisme, celui qui n’estime pas devoir redistribuer quoi que ce soit à la société. Et, en même temps, je n’ai pas envie de me donner pour des entreprises qui ne veulent faire que du profit.»

Ce dandy espiègle a trouvé sa forme d’épanouissement : l’oisiveté. Le travail commun l’irrite, les livres l’apaisent. «Il y a toujours quelque chose à lire, à créer, à voir.» Seul dans son petit appartement au centre de Paris, il a pour compagnons Victor Hugo, Antonin Artaud et George Romero. «Mais quand je suis en soirée chez des amis et que tout le monde parle boulot, je suis sur la défensive. Je ressens une honte sociale. Pourtant, j’écris une critique de chaque œuvre que je lis. Je ne fais pas rien !» Si Quentin peut s’appuyer sur ses parents (une mère en politique et un père ingénieur informaticien), ce n’est pas le cas de tout le monde.

Stress numérique

Stress numérique
«Lorsque j’ai assez d’argent de côté, je pars au Brésil pour plusieurs mois. Je rentre pour renflouer les caisses et je repars.» Paul Grelet

Il faut bien gagner sa vie. C’est ce à quoi s’attellent toutes les jeunes recrues, vissées derrière leur bureau, montrant une motivation à toute épreuve… et qui rêvent d’évasion. Embauchée dans un hebdomadaire national, après des études à puis dans une grande école de journalisme, Marine, 24 ans, constate que sa vie de journaliste est loin de ses attentes. Dans son lycée, l’un des meilleurs de Paris, «la réussite scolaire était valorisée, comme une fin en soi. En classe de seconde, on nous a dit : « Vous êtes l’élite de la nation, tâchez d’être à la hauteur. » Puis, je suis entrée dans une formation professionnalisante. En commençant à travailler, j’ai eu des moments de désespérance. Les exigences n’étaient plus seulement intellectuelles mais avant tout de rendement. À une heure du matin, je me demande parfois si je n’ai pas mal placé un guillemet dans un texte.»

Marine travaille sur des outils numériques. «Ils sont devenus indispensables pour répondre aux sollicitations du marché dans un univers hyperconcurrentiel, où l’immédiateté des réponses et l’optimisation des tâches sont primordiales», décrypte le sociologue Thierry Venin, auteur d’Un monde meilleur ? (Éditions Desclée de Brouwer, 2015). Plutôt que d’adapter les technologies au travail, c’est lui qui a dû se plier aux temps technologiques. «Les facteurs de (stressdifficulté à déconnecter…) sont plus marqués chez les jeunes que chez les séniors», poursuit-il. Ce que confirme Marine : «Après une journée sur l’ordinateur, je n’ai pas la force de faire autre chose. Le week-end, je suis épuisée. Je regrette ce sentiment de vide.»

Dans ce contexte, les résultats du Baromètre de l’humeur des jeunes diplômés, publié par le cabinet Deloitte, n’ont rien d’étonnant : ils sont 4 sur 10 à considérer que les compétences qu’ils ont acquises «correspondent rarement» aux attentes des entreprises. Un désenchantement que l’économiste Pierre-Yves Gomez attribue à la financiarisation de l’économie : «Les entreprises visent avant tout le résultat. Le travail est devenu une marchandise comme une autre. En résumé, quand on aime le travail, on n’aime plus travailler.»

Marine croit au revenu universel, versé à tous les citoyens et calculé de manière à couvrir les besoins de base. Elle se projette : «S’il était mis en place, je prendrais six mois par-ci, six mois par-là, pour me retrouver et trouver ma voie.» Aura-t-on vraiment le choix ? Le rapportJobs Lost, Jobs Gained (2017) du McKinsey Global Institute estime que «50 % des emplois ont le potentiel d’être automatisés avec les technologies actuelles.» « Nos scénarios dans 46 pays suggèrent qu’entre zéro et un tiers des activités pourraient être remplacées en 2030. D’ici là, 75 à 375 millions de travailleurs devront changer de domaine», précisent les experts. Une troisième voie s’impose, et ces jeunes sentent l’urgence de la trouver.

Vers une société des loisirs ?

En attendant, ils rivalisent d’ingéniosité pour financer leur nouveau mode de vie. Le CDI n’est plus nécessairement vu comme le Graal. Benjamin, Lillois de 32 ans, en a refusé un dans la restauration, afin de pouvoir s’octroyer de fréquentes périodes de respiration. Le jeune homme ne vient pas d’une famille aisée. Pas de filet de sécurité. «J’entends mon père me dire : « À 22 ans, j’avais déjà une maison, des enfants. »» Lui a en vue un autre horizon. Diplômé de biologie, il travaille depuis cinq ans en tant que serveur en intérim. Son rythme de travail est très aléatoire. «Je peux faire 40 heures par semaine comme 20 heures par mois. Je passe parfois un mois et demi sans travailler. Durant ces périodes, je fais du sport, je profite de mes amis… Bref, je vis !»

«Avant, on avait recours à l’intérim dans une période de latence, avant de trouver un CDI. Maintenant, de plus en plus de jeunes le vivent comme une opportunité», analyse Stéphanie Sabau, directrice de l’agence Spring, une filiale d’Adecco. Comme ce couple de contrôleurs de gestion trentenaires qu’elle suit depuis quatre ans. «Ils n’avaient qu’un an d’expérience dans l’audit et la grande distribution. Ils appréciaient leurs collègues, la culture de l’entreprise. Désormais, entre janvier et juin, ils sont en intérim. Entre juillet et décembre, ils sont sur un catamaran. Leur cas n’est pas majoritaire, mais l’emploi est au service d’autres expériences.»

De nouveaux équilibres

Hélène, 28 ans, pousse ce désir de simplicité, d’aventure et de nature à un autre niveau. Originaire d’Apt, un BEP en charpenterie en poche, elle est embauchée en CDI, un emploi qu’elle quitte au bout de quatre années. «Mon employeur était un génie. On travaillait le châtaignier, le bois sec. On posait des toitures en roseaux de Camargue. On construisait des cabanes dans les arbres, des structures d’ombrages…» Pourquoi s’en aller, alors ? Les charges, le loyer, l’essence, les assurances, un salaire de 1 350 euros… la poussent à démissionner. Elle achète un camion qu’elle aménage. «Et là commencent tous mes rêves. Je n’ai plus de loyer, et j’ai réduit mes charges grâce aux panneaux solaires que j’ai installés.» Elle vit de chantiers occasionnels et, le reste du temps, dort au bord d’un lac ou se promène dans la forêt. Elle habite dans une yourte à Montjay, à 1 000 mètres d’altitude. Bilan mensuel : de 500 à 800 euros de dépenses.

Il s’en dégage une «conception polycentrique de l’existence», pour Dominique Méda, philosophe et coauteure avec Patricia Vendramin de l’enquête Les générations entretiennent-elles un rapport différent au travail ? (revue Sociologies, 2010) : «La famille, les relations sociales et amoureuses, les loisirs, l’engagement militant et les amis sont aussi prioritaires que le travail. Les jeunes recherchent une cohérence entre les différents aspects de leur vie, ce qui les amène parfois à préférer l’insécurité. Cette contestation de la place hégémonique du travail peut s’expliquer par différents éléments, dont un niveau d’instruction plus élevé, le refus de reproduire un modèle parental centré sur le travail ou les désillusions liées aux phénomènes de déclassement.»

Dans cet état d’esprit, la vie est un peu plus dure. Hélène vit au gré des saisons. En hiver, ses affaires sont humides, et elle ne sait pas de quoi sera fait demain. «Mais ce n’est rien à côté de la sensation de liberté que je ressens. Lorsque j’ai assez d’argent de côté, je pars au Brésil pour plusieurs mois. Je rentre pour renflouer les caisses et je repars.» Jusqu’à quand ? Jusqu’au premier enfant ? Jusqu’à la quarantaine ? Ces perspectives sont-elles durables, ou une parenthèse enchantée qui offre le luxe d’avoir tout vu, tout parcouru, tout goûté, avant de tomber dans une routine perçue comme assommante ? L’avenir le dira. Ces choix, eux, nous interrogent. Notre modèle est-il à bout de souffle ?

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Cet extrait est issu de l’article de madame.lefigaro.fr

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